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Manifeste

Valoriser le patrimoine ne peut pas reposer uniquement sur les individus

Pourquoi iBHM doit construire un mouvement

Il serait trop simple de considérer que si une grande partie de la jeunesse ivoirienne (et africaine) connaît insuffisamment son patrimoine, fréquente peu les musées, consomme davantage de récits étrangers que de créations nationales ou connaît mieux certaines mythologies mondialisées que les récits de son propre territoire, c’est uniquement parce qu’elle « ne s’intéresse pas à sa culture ».

Cette lecture individualise un problème qui est, en réalité, largement structurel.

Dire que les jeunes ne valorisent pas leur patrimoine parce qu’ils ne le connaissent pas revient à considérer que davantage de sensibilisation, davantage de conférences, davantage de publications ou davantage de pédagogie suffiraient mécaniquement à transformer leur rapport à la culture.

Or l’expérience d’iBHM nous conduit précisément à dépasser cette hypothèse.

On ne peut pas demander à une jeunesse d’aimer, de connaître et de transmettre ce qu’une société rend difficilement visible, accessible, désirable ou économiquement viable.

Comment demander à un jeune de connaître certaines figures historiques ivoiriennes lorsqu’elles apparaissent marginalement dans les contenus qu’il rencontre quotidiennement ?

Comment lui demander de fréquenter davantage les institutions patrimoniales lorsque celles-ci restent parfois éloignées de ses usages, de ses territoires, de ses esthétiques et de ses pratiques numériques ?

Comment lui demander de consommer davantage de récits ivoiriens lorsque l’écosystème audiovisuel, les plateformes, le merchandising, le jeu vidéo, l’édition ou l’animation lui proposent quotidiennement des milliers de récits produits ailleurs ?

Comment demander à des créateurs de transformer le patrimoine en films, séries, jeux vidéo, bandes dessinées ou expériences numériques lorsqu’il existe encore peu de mécanismes financiers permettant à ces œuvres d’être développées, produites et distribuées ?

Le problème n’est donc pas simplement : « Les Ivoiriens connaissent-ils suffisamment leur patrimoine ? »

La véritable question devient :

Avons-nous construit un environnement dans lequel connaître, pratiquer, créer, transmettre et valoriser le patrimoine ivoirien devient facile, naturel, désirable et économiquement possible ?

C’est à cet endroit que la mission d’iBHM évolue.

De la sensibilisation à la transformation de l’environnement culturel

Depuis 2020, iBHM a accompli un important travail de médiation : raconter des figures historiques, valoriser les mythes et légendes, documenter les pratiques culturelles, interroger l’architecture, patrimonialiser le cinéma et créer des espaces de transmission auprès de la jeunesse.

Mais notre ambition ne peut plus être uniquement de convaincre individuellement les Ivoiriens d’aimer leur patrimoine.

Parce que toute la pédagogie du monde restera insuffisante si l’environnement institutionnel, éducatif, médiatique et économique ne permet pas à cette relation au patrimoine de s’inscrire durablement dans la vie quotidienne.

Il faut donc changer d’échelle.

iBHM doit progressivement passer d’une logique de sensibilisation culturelle à une logique de construction d’un environnement culturel favorable.

Cela signifie travailler simultanément sur plusieurs niveaux :

  • la jeunesse et ses représentations ;
  • les créateurs et les Industries Culturelles et Créatives ;
  • les médias et les plateformes numériques ;
  • les écoles et les universités ;
  • les musées et institutions patrimoniales ;
  • les collectivités territoriales ;
  • les entreprises ;
  • les mécanismes de financement ;
  • et enfin (et malheureusement surtout) les politiques publiques.

Car un changement culturel profond apparaît lorsque plusieurs de ces dimensions commencent à évoluer ensemble.

Notre véritable mission : produire une norme sociale

Lorsqu’un jeune porte un textile inspiré d'un patrimoine local, découvre un héros historique ivoirien dans une bande dessinée, regarde un film inspiré d’un récit traditionnel, visite une exposition immersive, joue à un jeu vidéo construit autour d’une mythologie africaine ou partage une archive patrimoniale sur TikTok, son geste individuel reste limité.

Mais lorsque plusieurs milliers de jeunes commencent à accomplir ces gestes, une norme culturelle apparaît.

Le patrimoine cesse alors d’être seulement quelque chose pour lequel il faudrait faire un combat en vue qu'il soit « préservé ».

Il devient quelque chose que l’on consomme, transforme, partage, produit et revendique.

C’est précisément ce que cherche à construire iBHM.

Nos festivals, conférences, films, publications, résidences, programmes pédagogiques et campagnes digitales ne constituent donc pas une finalité.

Ils sont des signaux sociaux.

Ils doivent progressivement contribuer à créer une masse critique suffisamment importante pour faire émerger une demande culturelle nouvelle.

Une jeunesse qui demande davantage de films sur son histoire.

Davantage de patrimoine dans l’éducation.

Davantage de musées accessibles.

Davantage de contenus numériques ivoiriens.

Davantage de financement pour les créateurs travaillant sur les patrimoines.

Davantage de politiques publiques consacrées à la transmission.

À ce moment précis, la sensibilisation devient mouvement.

D’un groupe d’ami à l'événement; de l’évènement au mouvement

C’est probablement l’évolution stratégique majeure d’iBHM.

Notre ambition n’est pas simplement d’organiser chaque deux ans un mois de célébration du patrimoine ivoirien.

Notre ambition est de contribuer à faire émerger une génération suffisamment consciente, organisée et créative pour transformer la place du patrimoine dans la société ivoirienne.

Autrement dit :

iBHM ne cherche pas uniquement à changer les individus.

iBHM cherche à modifier progressivement l’environnement dans lequel leurs choix culturels deviennent possibles.

C’est pourquoi la construction d’une communauté est fondamentale.

Les Kuumba, les jeunes participants, les chercheurs, les artistes, les cinéastes, les designers, les institutions et les partenaires ne doivent pas seulement constituer un public autour d’iBHM.

Ils doivent progressivement former une coalition culturelle.

Une coalition capable de produire des idées, des œuvres, des données, des propositions et, à terme, de peser sur les orientations culturelles du pays.

Influencer les politiques publiques

Cela explique également pourquoi notre mission doit progressivement intégrer une dimension d’influence sur les politiques publiques.

Non pas dans une logique partisane.

Mais dans une logique de participation citoyenne à la construction de la politique culturelle.

Si nous considérons que la transmission patrimoniale dépend seulement des familles ou de la bonne volonté individuelle, alors nous pouvons nous contenter de sensibiliser.

Mais si nous considérons qu’elle dépend également de l’école, des médias, des musées, des financements publics, de la réglementation, de la recherche, des collectivités et des politiques culturelles, alors notre responsabilité change.

Nous devons créer des espaces où la jeunesse peut dialoguer avec les institutions.

Et nous devons démontrer que certaines innovations produites par la société civile peuvent devenir des dispositifs publics.

C’est précisément la logique derrière des démarches comme la Tournée Génération Patrimoine: partir du terrain, organiser la parole de la jeunesse, confronter les perceptions, produire un Livre Blanc et transformer des expériences culturelles en propositions susceptibles d’alimenter les politiques publiques.

iBHM devient alors davantage qu’une organisation culturelle; Il devient un laboratoire citoyen de politique culturelle.

Notre horizon

Notre objectif n’est donc pas de culpabiliser une génération parce qu’elle connaîtrait insuffisamment son patrimoine.

Notre objectif est de comprendre pourquoi notre environnement culturel rend parfois plus facile la connaissance des récits venus d’ailleurs que celle de nos propres histoires.

Puis d’agir sur cet environnement.

Créer des œuvres. Créer des plateformes. Créer des communautés. Créer des marchés. Créer des espaces de dialogue. Créer des données. Créer des propositions. Et progressivement créer les conditions permettant aux institutions publiques d’inscrire ces transformations dans la durée. Car la souveraineté culturelle ne naîtra pas simplement du fait que quelques individus décident d’aimer davantage leur patrimoine. Elle apparaîtra lorsque la société aura construit suffisamment de conditions facilitantes pour que connaître, créer, transmettre et valoriser les patrimoines ivoiriens devienne une pratique ordinaire.

C’est pourquoi iBHM ne veut plus seulement organiser des événements.

Nous voulons contribuer à créer un mouvement.

Un mouvement capable de transformer l’intérêt culturel en norme sociale.

La norme sociale en demande collective.

La demande collective en propositions structurées.

Et les propositions structurées en politiques publiques.

C’est ainsi que la lutte pour le patrimoine devient célébration et transmission.

Que la transmission devient mouvement.

Et que le mouvement peut, à terme, transformer les institutions.

Nhiang’O Serge Alain

Direx iBHM

Août 2026